Coup d’État en Birmanie : “En dix jours, la liberté de la presse a régressé de dix ans” (RSF)

Selon RSF, la Birmanie se retrouve brutalement là où elle se trouvait il y a dix ans, avant que la dissolution de la junte précédente, en février 2011, eût permis l’éclosion d’une presse libre.

Dix jours après le putsch mené par la Tatmadaw, l’armée birmane, Reporters sans frontières (RSF) fait le point sur les difficultés des reporters sur place. Intimidation, censure, menaces…

Le pays se retrouve brutalement là où il était il y a dix ans, avant que la dissolution de la junte précédente, en février 2011, eût permis l’éclosion d’une presse libre.

Jour après jour, la situation se durcit en Birmanie… Hier mardi 9 février, un journaliste de l’agence Democratic Voice à Burma (DVB), dont l’identité est gardée secrète, a été arrêté alors qu’il réalisait un reportage sur les manifestations à Mandalay, au centre du pays, où la loi martiale est imposée depuis trois jours.

Le même jour, le reporter du site d’information Mizzima NewsThan Htike Aung, a été blessé par des balles en caoutchouc tirées par la police, alors qu’il couvrait le mouvement de protestation à Naypyidaw, la capitale administrative.

Ailleurs, les journalistes font preuve d’une grande fébrilité. Si les organes de presse dont le siège est installé à l’étranger, comme DVB ou Mizzima, basés en Thaïlande, ou comme le média états-unien Radio Free Asia, peuvent se permettre de passer outre la censure imposée par la junte, ce n’est pas le cas des médias locaux.

Ligne de crête

“Les journaux basés à l’intérieur du pays, comme le Standard Times ou les médias du groupe Eleven Media, ne peuvent pas relater librement la situation, déplore auprès de RSF une journaliste basée à Rangoun, la capitale économique, qui préfère rester anonyme. Ils ne peuvent pas prendre de risque, ils sont vraiment sur une ligne de crête. S’ils vont trop loin en rapportant la réalité des faits, c’est la prison assurée.” 

Liste noire de journalistes

Dès le lendemain du coup d’Etat du 1er février, plusieurs reporters birmans ont appris, à travers une source secrète proche des militaires, qu’une “liste noire” de journalistes à arrêter circulait. 

“Tous les soirs, nous entendons de nouvelles rumeurs concernant l’arrestation de journalistes, renchérit une autre reportrice, elle aussi basée à Rangoun. Et chaque matin, quand je consulte les infos, j’ai peur de découvrir que quelqu’un qui m’est cher a été arrêté durant la nuit.” 

De fait, la nouvelle junte au pouvoir, qui veut instaurer une « démocratie disciplinée”, n’a pas encore informé la presse de la façon dont elle entend la traiter. “Nous travaillons dans une totale incertitude, poursuit la journaliste. Nous n’avons aucune idée si nous allons être autorisés à couvrir les événements de façon ouverte ou non.”

Pourtant, le besoin se fait pressant. Beaucoup de journalistes birmans se trouvent face à un dilemme. “Ces derniers jours, c’est dans une grande peur que nous couvrons le mouvement de protestation, explique un reporter indépendant, qui préfère lui aussi s’exprimer auprès de RSF sous couvert d’anonymat. Mais je continue d’aller sur le terrain parce que c’est un moment historique, et qu’il est absolument fondamental que ces événement soient correctement documentés.” 

Retour en arrière impossible

Alors que les médias officiels se contentent de relayer la propagande militaire, les réseaux sociaux sont devenus une source d’information primordiale. Pour cela, les internautes sont obligés d’utiliser des réseaux privés virtuels (VPN), afin de contourner le blocage, mis en place dès le 2 février, de sites comme Facebook, Twitter ou Instagram. 

“Censure, menaces, intimidations… En dix jours, la liberté de la presse en Birmanie a brutalement régressé de dix ans, remarque le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Nous appelons les dirigeants de la Tatmadaw à laisser les journalistes couvrir librement les événements pacifiques qui secouent le pays. Cela constitue la meilleure garantie pour que les choses ne dégénèrent pas en violence. Les militaires doivent comprendre que les Birmans sont aujourd’hui habitués à une presse libre ; tout retour en arrière n’est clairement pas envisageable.”

Il y a exactement dix ans, en février 2011, la junte militaire, au pouvoir depuis un demi-siècle, a été dissoute. Quelques mois plus tard, une amnistie a permis la libération de dizaines de journalistes et de blogueurs emprisonnés.

Peu après, le régime de la censure préalable a été aboli pour tous les organes de presse, lesquels devaient auparavant soumettre au gouvernement tout article traitant de politique ou de religion. 

RSF, qui avait, pendant 25 ans, figuré sur une “liste noire” empêchant toute mission dans le pays, a souligné en 2013 les espoirs et les limites de ces développement dans un rapport consacré à ce “printemps birman”.

La Birmanie se situe actuellement à la 139e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par RSF.

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